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 ♫ Jean-Baptiste Lully, "Marche pour la cérémonie des Turcs" ♫
(scène de la comédie-ballet Le bourgeois gentilhomme de Molière)

Forte d'une impressionnante documentation, l'auteure raconte à la première personne la vie de Françoise d'Aubigné, alias madame de Maintenon (1635-1719), dans une langue proche de celle du XVIIe siècle témoignant de l'humour et de l'esprit de la marquise (à tel point qu'on oublierait presque que ce ne sont pas de vraies mémoires !).

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Petite-fille du poète Agrippa d'Aubigné, née d'un père malfrat régulièrement mis derrière les barreaux et d'une mère peu aimante, Françoise enfant a connu la pauvreté jusqu'à ce que sa famille n'embarque pour la Martinique en espérant s'y construire une nouvelle vie. En vain.
De retour en France, à 16 ans, elle épouse le vieux poète libertin et difforme Scarron. Jolie et sage, elle apprend la vie et la coquetterie dans le salon de son mari mais la popularité est capricieuse et le quotidien est parfois dur pour le couple, malgré la protection de Fouquet. Ils resteront pourtant unis jusqu'au décès de l'écrivain : "Mon seul regret, c'est de ne pas laisser de bien à ma femme, qui a infiniment de mérite et de qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer", avoue-t-il à la fin.
Tandis qu'on applaudit Racine et Molière, alors que les écrits de Boileau et de Cyrano de Bergerac circulent dans Paris, qu'on lit encore la Carte du Tendre chez Mlle de Scudéry et que les romans de Mme de La Fayette rencontrent un franc succès, le jeune Louis XIV épouse l'infante d'Espagne, Marie-Thérèse d'Autriche, dans une riche maison de Saint-Jean-de-Luz (découverte lors d'un séjour à Biarritz avec mon amie Céline en 2008) :

♫ Jean-Baptiste Lully, "Folies d'Espagne

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De son côté, à 24 ans, la veuve Scarron a pour amie la marquise de Sévigné, qu'elle visite souvent dans son hôtel Carnavalet, place des Vosges. Aujourd'hui, c'est un musée consacré à l'histoire de Paris (juste en face de la Maison de Victor Hugo), visité quand je vivais dans la région parisienne :

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Elle est aussi proche de l'érudite Françoise "Athénaïs" de Montespan, devenue la favorite de Louis XIV après Mlle de la Vallière. On confie bientôt à la belle veuve les enfants de la Montespan et du Roi. Gouvernante dans l'ombre jusqu'à ses 36 ans, elle se satisfera de cette vie secrète, souvent campagnarde : "J'avais des livres, des arbres et des enfants ; il ne m'en a jamais fallu davantage."

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Mais de profonds désaccords quant à l'éducation des enfants finissent par ébranler sa relation avec Athénaïs. Un peu de jalousie aussi, car Louis XIV rend de plus en plus souvent visite à ses enfants cachés et s'attache à Françoise d'Aubigné, à qui il offre un domaine pris sur les terres de la famille de Maintenon. Épris de cette femme droite et dévouée qui lui montre la saleté et l'immoralité de la cour (débauche, complots, empoisonnements, magie noire), le Roi l'écoute et la respecte.

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A la mort de la Reine, une petite femme folle de ses nains et de chocolat mais guère spirituelle, Louis XIV épouse donc secrètement celle qu'il appelle "madame de Maintenon" : "Je vous épouse pour me sauver." Leur vie commune durera 32 années, au gré des réjouissances de la cour, des guerres, des soulèvements populaires et de leurs emplois du temps chronométrés et pesants. Ce ne fut pas toujours facile mais ils se sont aimés.

♫ "Le Roi Soleil" 
"Être à la hauteur"

"Et vice Versailles" (la chanson de Monsieur, l'extravagant frère du Roi)
"Contre ceux d'en-haut"

Plus intéressée par ce qu'elle a pu apporter à tous les enfants qu'elle n'a pas eus mais qu'on lui a confiés (ceux de son frère, d'amis, du Roi) que par les cancans de Versailles, Françoise convainc enfin le souverain de lui construire l'école de Saint-Cyr pour y accueillir les filles de nobles ruinés. Elle espère ainsi former toute une génération d'adolescentes : "Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles. Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent le détail des choses domestiques, qui élèvent les enfants ? Les occupations des femmes ne sont, au vrai, guère moins importantes au public que celles des hommes ; et l'ignorance des filles de la noblesse est précisément la cause de la ruine de ce corps."
A la mort du Roi ("Pourquoi pleurez-vous ? M'avez-vous cru immortel ?"), elle s'enferme à Saint-Cyr et ne retournera plus jamais dans le monde.

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J'ai apprécié cette grande fresque historique bâtie autour d'une figure fascinante, moderne, d'une grande force de caractère, d'une admirable droiture morale, et humaine à la fois. Consciente de ses failles mais toujours en accord avec ses convictions, elle mena une vie digne d'un roman !
Pour autant, ce récit m'a également ouvert les yeux sur deux choses :
* le sort des enfants d'aristocrates à cette époque : les grands du royaume ne se souciaient guère de leur progéniture. Délaissés, livrés à eux-mêmes, sacrifiés sans états d'âmes, au mieux exposés comme des singes savants sans tenir compte des conséquences pour leur santé, au pire, abandonnés dans leur coin et affamés certains jours, comme ce fut le cas du petit Louis XIV et de Monsieur son frère, ces enfants payaient les frasques de leurs irresponsables parents... Cette triste réalité révoltait Mme de Maintenon et m'a également horrifiée.
* la personnalité de Louis XIV : au-delà du monarque absolu voué entièrement à son propre culte, on découvre ici un roi certes glorieux et puissant, mais aussi un homme qui travaille énormément, qui remplit sa charge de monarque avec le sens du devoir, qui se rend sur les champs de bataille et qui souffre finalement d'un grand isolement. "En approchant moi-même des cimes, je comprenais mieux, au demeurant, quelle était la solitude du Roi. A cette altitude-là, on ne croise plus un seul regard ingénu, on n'entend plus une seule parole vraie, on n'est plus l'objet d'un seul sentiment désintéressé".

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Benoît Magimel ("Le Roi danse") ; au centre, Leonardo DiCaprio ("L'homme au masque de fer").
Ci-dessous, l'excellentissime Alan Rickman :
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Désolée pour ce billet un peu trop long mais j'avais tellement de choses à dire à propos de cette lecture ! Je n'ai certes pas résisté au plaisir de résumer la vie de Françoise d'Aubigné, mais ce roman raconte tellement d'autres choses encore... Merci, Céline, pour le prêt ! ^_^
629 pages