2631998482

En mars 2012, j'ai entrepris de lire les 20 romans de la sĂ©rie des Rougon-Macquart dans l'ordre de leur parution (Ă  ce moment-lĂ , je n'en avais encore lu que 2 : Le Ventre de Paris et Au Bonheur des Dames, Ă  relire donc mais cette fois dans la chronologie). Un beau voyage commence, Ă  travers l'Histoire et Ă  travers les mots.
Ci-dessous, mes comptes-rendus de lecture, ou comment je suis tombĂ©e amoureuse de Zola, auteur engagĂ© et homme de lettres inĂ©galable :

Arbre-des-Rougon-Macquart-e1338142106677

I. La Fortune des Rougon, 1871

2538456725

Zola a 31 ans quand il publie le premier roman de cette saga familiale, sorte de photographie sociale de son temps : le destin d'une famille sous le Second Empire. Premier volume et j'ai dĂ©jĂ  tout aimĂ© !
Dans le Var, Ă  Plassans (jumelle fictive d'Aix-en-Provence, une citĂ© prospĂšre qui s'endort en ronronnant de bien-ĂȘtre), au cƓur de ce XIXe tourmentĂ© qui me plaĂźt tant (en 1851, ouvriers et bourgeois s'affrontent juste avant le coup d'Ă©tat de NapolĂ©on III), deux intrigues s'entrelacent. D'un cĂŽtĂ© (dans des passages parfois un peu longs), l'histoire de Miette et de SilvĂšre Mouret qui vivent un bel amour d'enfants dans la grande tradition romantique (une riviĂšre tourmentĂ©e, un ancien cimetiĂšre, l'ombre de la mort). De l'autre, l'histoire de la famille Rougon, le pleutre Pierre manipulĂ© par son  avide Ă©pouse FĂ©licitĂ©, forte femme prĂȘte Ă  tout pour "arriver" (mais sans prendre de risque, n'exagĂ©rons rien). Leur salon jaune devient le RDV de tous ceux qui, Ă  Plassans, ont choisi le camp de l'Empereur. Seul un des fils Rougon, Pascal, mĂ©decin droit et rĂ©flĂ©chi, dĂ©note : ce qu'il aime, lui, c'est observer  les gens et tĂącher de les comprendre, comme Zola.
Dans ce premier volume au style mesurĂ©, raffinĂ© et Ă  la narration savante, toute en retours en arriĂšre et en "dossiers" que Zola ouvre au fur et Ă  mesure, on rencontre aussi la vieille AdĂ©laĂŻde Fouque (75 ans, presque folle), celle avec qui tout a commencĂ©, mĂšre de Pierre Rougon (nĂ© de son mariage avec Marius Rougon, un paysan des Basses-Alpes vite disparu) mais aussi d'Antoine et Ursule Macquart (nĂ©s de sa passion coupable avec le contrebandier Macquart).
Tout Ă  la fois, j'ai espĂ©rĂ©, souri, pleurĂ©, je me suis mise en colĂšre. SĂ©duite (comme Stephie) et curieuse, je continue avec enthousiasme ! 401 pages 

II. La CurĂ©e, 1872

gg

1860. Aristide, l'un des trois fils de Pierre et FĂ©licitĂ© Rougon, s'est installĂ© Ă  Paris. Pour faire oublier ses mauvais choix politiques et sur les recommandations de son frangin EugĂšne le ministre, il a changĂ© son nom en Saccard. Comme sa mĂšre, il a les dents longues : pour s'enrichir, il spĂ©cule sur des immeubles vouĂ©s Ă  la dĂ©molition, dans ces vieux quartiers sacrifiĂ©s au nom des grands boulevards. Pour ĂȘtre remodelĂ©e, la capitale doit ĂȘtre Ă©ventrĂ©e, sur ordre de l'Empereur (voir Rose de T. de Rosnay). Alors Saccard s'en met plein les poches. Pour ĂȘtre plus libre, il se dĂ©barrasse de ses enfants ainsi que de sa premiĂšre Ă©pouse trop terne. ConseillĂ© par sa sƓur Sidonie, fouineuse et entremetteuse, il se remarie avec  la belle et jeune RenĂ©e qui lui est infidĂšle. D'ailleurs, depuis le retour du dĂ©licat Maxime, le fils d'Aristide revenu de son exil Ă  Plassans, la jeune dame, lassĂ©e de son dernier amant, se sent irrĂ©sistiblement attirĂ©e par son charmant beau-fils...
Ce roman m'a laissĂ© deux impressions : une vive lumiĂšre et un grand vide. La lumiĂšre pour les bals costumĂ©s, les rĂ©ceptions fastueuses, d'un raffinement Ă©touffant. Et le vide car tout ça sonne faux ! La richesse n'est qu'apparente, les toilettes somptueuses dissimulent les noirceurs les plus ignobles et la violence est partout. Si RenĂ©e ne sait pas ce qu'elle veut, perdue entre l'austĂ©ritĂ© de son enfance et le clinquant de sa nouvelle vie, Maxime, lui, est aussi dĂ©traquĂ© qu'Aristide, nĂ©gociant vĂ©reux qui vole jusqu'Ă  sa femme ! Mon personnage prĂ©fĂ©rĂ© dans ce drame ? M. BĂ©raud du ChĂątel, le pĂšre de RenĂ©e, restĂ© sombre et digne dans son manoir glacĂ©. 338 pages

918484938
Jane Fonda dans l'adaptation de Roger Vadim en 1966.

III. Le Ventre de Paris, 1873

2450728533

Dans cette relecture, j'ai retrouvĂ© Florent, un bagnard Ă©vadĂ© de Cayenne, oĂč on l'avait envoyĂ© aprĂšs "la nuit du 4" dĂ©cembre 1851 (il Ă©tait du cĂŽtĂ© des insurgĂ©s, contre NapolĂ©on III), qui revient Ă  Paris aprĂšs 7 ans d'absence. DĂ©routĂ© par une ville qu'il ne reconnait pas et par les nouvelles Halles devenues un gigantesque "ventre", il demande de l'aide Ă  son demi-frĂšre, le charcutier Quenu, mariĂ© Ă  Lisa Macquart, fille d'Antoine l'ivrogne de Plassans, qui lui a donnĂ© une fille toute dodue : Pauline. Lisa est aussi la tante du jeune peintre Claude Lantier, le seul vĂ©ritable ami de Florent. Ce dernier, acceptant un misĂ©rable poste d'inspecteur Ă  la marĂ©e, se retrouve vite au centre de terribles conflits : d'abord le duel opposant Lisa Ă  la poissonniĂšre Louise MĂ©hudin ; ensuite, la guerre entre deux conceptions de la vie. L'idĂ©alisme et la rĂ©volte des Maigres rĂ©publicains (Florent, ancien professeur crottĂ©, Ă©tant le "roi des Maigres") contre la plĂ©nitude des Gras qui mĂšnent une petite vie confortable grĂące Ă  NapolĂ©on III. Les Maigres ont donc bien du mal Ă  survivre dans ce monde taillĂ© par et pour les bourgeois, d'autant plus dangereux qu'ils ont assez de pouvoir pour les avaler tout crus !
Ce qui frappe et sĂ©duit enfin, dans ce roman de la dĂ©voration, ce sont les descriptions du marchĂ© : des tableaux magnifiques, mis en lumiĂšre par le regard de Claude, et qui rendent le trivial sublime. Ultime dĂ©tail succulent : les noms attribuĂ©s aux personnages, en accord avec leur marchandise. SacrĂ© dĂ©terminisme ! 424 pages

IV. La ConquĂȘte de Plassans, 1874

432451144

Nous voici de retour Ă  Plassans. ProspĂšre et bonhomme, le marchand François Mouret (fils d'Ursule Macquart) a Ă©pousĂ© son indolente cousine Marthe Rougon (autre fille de Pierre et FĂ©licitĂ©, portrait crachĂ© de la vieille Tante Dide, dĂ©sormais Ă  l'asile). Avec leurs enfants, Octave 18 ans, Serge 17 ans et DĂ©sirĂ©e 14 ans mais "restĂ©e petite fille" (sans doute la consanguinitĂ© parentale), ils vivent gaiement dans une vaste maison... jusqu'Ă  l'arrivĂ©e de deux locataires particuliers : l'abbĂ© Foujas, individu imposant et mystĂ©rieux, accompagnĂ© de sa vieille mĂšre. Il y a du Tartuffe dans ce religieux qui s'installe confortablement rue Balande et y fait venir sa sƓur et son beau-frĂšre : la famille Faujas envahit la maison et l'abbĂ©, peu Ă  peu, va conquĂ©rir la ville, en commençant par envoĂ»ter Marthe !  Serge, entre dans les ordres. Octave part Ă  Marseille apprendre le commerce. La petite vie sereine de cette famille sans histoires vole en Ă©clats !
Ce roman trĂšs noir m'a happĂ©e, grĂące Ă  de vifs dialogues et une action constante : que de mic-macs et de passions Ă  Plassans ! On ne peut rester de marbre face Ă  la noirceur malsaine de certains caractĂšres. J'ai haĂŻ Faujas, mĂ©prisĂ© Marthe et plaint Mouret, dindon d'une triste farce, qui a pourtant su m'Ă©mouvoir : c'est lui qui prend en charge sa fille, abandonnĂ©e par sa mĂšre, lui qui prend les dĂ©cisions les plus dures et qui souffre le plus du dĂ©part des garçons. Poignant. 417 pages

V. La faute de l'abbĂ© Mouret, 1875

2574568621

Le tendre Serge est entrĂ© au sĂ©minaire au milieu du volume prĂ©cĂ©dent, dĂ©sormais c'est un jeune curĂ© de 25 ans. AprĂšs la mort tragique de ses parents, tandis que l'aĂźnĂ© Octave a empochĂ© l'hĂ©ritage familial et est montĂ© faire fortune Ă  Paris, Serge a recueilli DĂ©sirĂ©e, sa douce soeur simple d'esprit. En compagnie de La Teuse, une rude domestique normande, frĂšre et soeur se sont installĂ©s aux Artaud, une campagne pauvre non loin de Plassans, dont les habitants se passionnent plus pour leurs rĂ©coltes que pour la religion. Ce sont des impurs, qui ne croient qu'Ă  la terre et Ă  la chair ! Le docteur Pascal passe souvent voir ses neveux et conduit Serge jusqu'Ă  un domaine abandonnĂ© : le Paradou. Serge rencontre alors le vieux philosophe athĂ©e Jeanbernat qui, tel Candide, cultive tranquillement son merveilleux jardin. Jeanbernat a recueilli une petite niĂšce de 16 ans, la lumineuse Albine, sauvageonne en jupes colorĂ©es, Ă©levĂ©e Ă  la Rousseau, qui va bientĂŽt faire tourner la tĂȘte de Serge.
Au final, Zola nous propose une vision assez sinistre de la religion et axe son livre autour du combat intérieur d'un homme. Autant le reconnaßtre : j'ai eu un mal fou à achever ce volume ! Certes, il comptait peu de pages par rapport aux autres, mais elles se sont révélées trÚs denses, à cause d'incessantes descriptions végétales qui m'ont profondément ennuyée... Bref, ça ne restera pas l'un de mes Zola préférés. 257 pages

2535282206
Francis Huster dans le rĂŽle-titre en 1970.

VI. Son Excellence EugĂšne Rougon, 1876

754845887

L'aĂźnĂ© de FĂ©licitĂ© et Pierre Rougon est devenu "un quelqu'un" Ă  Paris : ministre de l'IntĂ©rieur de NapolĂ©on III. Sentant le vent tourner en sa dĂ©faveur, il dĂ©missionne. Alors que les parasites qui l'entourent vont tout faire pour le replacer dans les bonnes grĂąces impĂ©riales, le naĂŻf EugĂšne croit ĂȘtre "arrivĂ©" par sa seule volontĂ©. En rĂ©alitĂ©, avec pour seuls vĂ©ritables alliĂ©s un ancien camarade ivrogne et une Ă©pouse insignifiante, il n'aurait jamais rĂ©ussi ! Le grand homme, manipulĂ© mais heureux, retrouve donc son poste pour faire le sale boulot : pour venger une tentative d'assassinat sur la personne de l'Empereur, on "coffre" les rĂ©volutionnaires. En privĂ©, chez les sangsues qui vivent toujours aux crochets d'EugĂšne, rĂšgne la jeune Clorinde. Mais, alors que la belle Italienne s'est jetĂ©e Ă  son cou, le ministre l'a rejetĂ©e. InĂ©vitablement, elle lui fera payer cet affront.
Les fastes de la cour alternent avec les intrigues les plus basses. Les gens sont des pions qu'on n'hĂ©site pas Ă  dĂ©truire et le jeu politique fait frĂ©mir par ses indĂ©cences et ses incohĂ©rences. Rougon m'a paru un homme dĂ©laissĂ©, Ă  qui seuls ses illusions et ses grands appĂ©tits tiennent chaud. En revanche, j'ai Ă©tĂ© sĂ©duite par la reprĂ©sentation du couple impĂ©rial. On nous montre NapolĂ©on III et l'ImpĂ©ratrice EugĂ©nie en privĂ© : avec leur fils tant espĂ©rĂ©, leurs courtisans, leurs conseillers, leurs doutes... On dĂ©couvre aussi la personnalitĂ© trĂšs effacĂ©e et trĂšs pieuse d'EugĂ©nie, ainsi que le caractĂšre double et souvent faux de l'Empereur qui finira, lui aussi, comme les autres, par succomber aux charmes sournois de la superbe Clorinde. 303 pages

VII. L'Assommoir, 1877

2427961539

VoilĂ  l’histoire tragique de Gervaise, l'autre fille de l’ivrogne Antoine Macquart. Conçue dans un accĂšs de violence soiffarde, Gervaise sera comme programmĂ©e pour le malheur. A 22 ans, dĂ©jĂ  mĂšre de deux garçons de 8 et 4 ans (Claude et Etienne), la jeune femme s’est dĂ©pouillĂ©e de tout pour payer les caprices de son compagnon, le pĂšre des deux marmots : Lantier. Depuis qu’ils ont quittĂ© Plassans pour s’installer Ă  Paris, le brutal Lantier boit et trompe Gervaise... jusqu’au jour oĂč il finit par la quitter. Gervaise, jeune et jolie mais dĂ©jĂ  abĂźmĂ©e par la vie, subvient alors seule aux besoins de ses petits, devient blanchisseuse et se rapproche de son voisin Coupeau
Gervaise m’a d’abord semblĂ© faire preuve d’un grand courage et d’un modernisme surprenant. Puis, avec Coupeau, dangereux dĂšs le dĂ©part, les plus gros ennuis arrivent. Si les premiers temps se passent Ă  merveille, Ă©maillĂ©s de bonheur(la naissance de leur petite Anna, dite Nana) et de rĂ©ussite (Gervaise ouvre sa propre boutique et remporte un franc succĂšs), la dĂ©chĂ©ance ne tarde guĂšre : le mĂ©nage Ă  trois, avec le retour de Lantier, la maladie, l'alcool, ingurgitĂ© jusqu'Ă  plus soif Ă  "l'Assommoir", le bar du pĂšre Colombe, et la misĂšre vont s'insinuer dans le foyer.
Cette pauvretĂ©, cette chute inĂ©vitable m'ont vraiment Ă©mue. Et ça dĂ©gringole jusque dans la langue, l'argot occupant une place de plus en plus marquĂ©e dans le texte. Tout se dĂ©fait, il n'y a plus d'espoir, tout finit mal. DĂ©cidĂ©ment, il n'y a que Zola pour raconter de maniĂšre aussi virtuose la rĂ©alitĂ© du monde ouvrier, mĂȘme dans ses aspects les plus sordides... 341 pages

1862784915
Le film de 1933.

VIII. Une page d'amour, 1878

gg

HĂ©lĂšne, la sƓur de François Mouret, a grandi et s'est mariĂ©e Ă  Marseille, avant de suivre son Ă©poux Ă  Paris et de s'y retrouver veuve Ă  30 ans Ă  peine. Elle habite dĂ©sormais avec sa fille de 12 ans, Jeanne, et Rosalie, la servante. Seulement, la jeune femme vit quasiment recluse et ne connaĂźt rien de la capitale. Une nuit, alors que Jeanne se trouve au plus mal, HĂ©lĂšne dĂ©boule, Ă©chevelĂ©e, chez le docteur Henri Deberle, son propriĂ©taire. Il prend soin de la fillette et trouve la mĂšre adorable. Mais la petite est de santĂ© fragile et d'un caractĂšre possessif : quand HĂ©lĂšne commence Ă  Ă©prouver Ă  son tour une grande tendresse pour M. Deberle, Jeanne n'est pas prĂȘte Ă  partager sa mĂšre, ni avec un homme, ni avec Paris, ni avec personne. Et puis le mĂ©decin est mariĂ© ! Ah, si HĂ©lĂšne n'Ă©tait pas aussi honnĂȘte ! Et si Mme Deberle, avec ses bals, son beau jardin et son dĂ©licat pavillon japonais, n'Ă©tait pas si charmante ! Au bout du compte, HĂ©lĂšne finira par succomber Ă  cette passion coupable, une folie d'un instant qui lui coĂ»tera trĂšs cher... 
Ces pages ont filĂ© Ă  toute allure, remplies de questionnements, de dĂ©sirs et de tourments. 
Si je n'ai pas rĂ©ellement rĂ©ussi Ă  m'attacher Ă  Jeanne, lunatique et jalouse, le tempĂ©rament d'HĂ©lĂšne m'a davantage intĂ©ressĂ©e : mĂšre ? femme ? amie ? amante ? Elle cherche sa place durant tout le roman et, aprĂšs s'ĂȘtre totalement sacrifiĂ©e pour sa fille adorĂ©e, ose enfin faire volte face et revendiquer le droit d'aimer. Pour son plus grand malheur. 416 pages

3536110624
Jacques Perrin et Miou-Miou dans une adaptation de Serge Moati (1995).

IX. Nana, 1880

4181162431

MĂšre trĂšs jeune d'un petit Louiset lent et malade, Nana, la fille de Gervaise et Coupeau, est actrice au ThĂ©Ăątre des VariĂ©tĂ©s, Ă  Paris. Comme toute comĂ©dienne de l'Ă©poque, la sĂ©duisante jeune femme a beaucoup d'admirateurs et compte sur eux pour l'entretenir. MĂȘme le comte Muffat, chambellan de l'ImpĂ©ratrice, pĂšre de famille digne et droit, soudain ensorcelĂ©, succombe au charme bestial de cette blonde incendiaire ! DĂšs lors, Nana va profiter de Muffat et de sa fortune, elle lui fera Ă©galement perdre son honneur et sa raison, le trompant allĂšgrement et se plaisant Ă  le rabaisser continuellement. Entre 1867 et 1870, ce roman relate encore une fois une grande rĂ©ussite (celle d'une comĂ©dienne dĂ©sirĂ©e, adulĂ©e, jalousĂ©e) suivie d'une descente aux Enfers, une dĂ©chĂ©ance pitoyable. Celle de l'hĂ©roĂŻne, stupidement Ă©goĂŻste et couchant avec tout le monde, mais aussi la perte de ceux qui l'ont cĂŽtoyĂ©e, comme si elle les avait irrĂ©mĂ©diablement salis... Sans oublier la chute du Second Empire.
DĂ©cidĂ©ment, j'ai vraiment dĂ©testĂ© et mĂ©prisĂ© Nana : dĂ©pendant totalement des hommes qu'elle exploite, capricieuse, dĂ©bauchĂ©e, mauvaise mĂšre et femme irresponsable, bĂȘte, se servant de ces messieurs avec cruautĂ© et ne sachant prendre aucune dĂ©cision sensĂ©e, elle n'a pas su trouver grĂące Ă  mes yeux, malgrĂ© les Ă©preuves qu'il lui a fallu traverser. NĂ©anmoins, l'univers du thĂ©Ăątre dĂ©peint ici par Zola a tout de mĂȘme quelque chose de fascinant : les secrets en coulisses, les rumeurs et les paris lancĂ©s dans le foyer des acteurs, les dĂ©cors, les rĂ©pĂ©titions... Tout un monde de paillettes et de cocottes d'une autre Ă©poque. 492 pages

0000
Martine Carroll incarne Nana en 1955 pour Christian-Jacque (la mĂȘme annĂ©e que "Lola MontĂšs").

X. Pot-Bouille, 1882

3673808800

Bienvenue Ă  Paris, dans l'immeuble de M. Vabre, vieux propriĂ©taire qui loge dans ses 4 Ă©tages toute sa riche famille. Et il y a aussi les Gourd, concierges, les Campardon, les Duveyrier, les Josserand, les Pichon... sans oublier les domestiques de tout ce petit monde, qui vivent au dernier Ă©tage. Cherchant Ă  se faire une situation, Octave Mouret, fils aĂźnĂ© de François et Marthe, loue une chambre dans cette "maison honnĂȘte" et prend ses repas chez les Campardon, amis de ses parents. TrĂšs vite, le jeune homme va chercher Ă  utiliser ses voisines pour se faire un nom. Essayant (souvent en vain) de coucher avec toutes les femmes qui l'entourent, il jettera son dĂ©volu sur la belle Caroline HĂ©douin qu'il Ă©pousera dĂšs la mort de son Ă©poux, propriĂ©taire d'un magasin nommĂ© "Au Bonheur des Dames"...
 En entrant dans l'intimitĂ© de toutes ces familles (on n'en demandait pas tant, le dĂ©goĂ»t n'est pas loin), on comprend que, sous un verni respectable et trompeur, il rĂšgne dans ces foyers une atmosphĂšre de profonde dĂ©bauche et de misĂšre affective : humiliations, hĂ©ritages dĂ©tournĂ©s, rĂšglements de comptes, les maris trompent leurs femmes, les Ă©pouses trompent leurs maris, les maĂźtres couchent avec leurs domestiques. Enfin, petite anecdote : l'immeuble abrite Ă©galement la famille d'un Ă©crivain, seul foyer heureux de la maison. J'ai beaucoup apprĂ©ciĂ© cette savoureuse mise en abĂźme avec un auteur qui publie des "romans sales"... 464 pages

0000
En 1957, GĂ©rard Philipe est Octave Mouret ; Danielle Darieux joue Mme HĂ©douin.
En 1972, Marie-France Pisier incarne Berthe Josserand à la télévision.

XI. Au Bonheur des Dames, 1883

2492402296

Octave Mouret, le frĂšre de Serge, est restĂ© mariĂ© bien peu de temps Ă  Mme HĂ©douin : la pauvre est dĂ©cĂ©dĂ©e, laissant le jeune homme veuf... et riche, Ă  la tĂȘte d'un immense magasin de nouveautĂ©s : "Au Bonheur des Dames". Temple du commerce moderne, l'enseigne de Mouret casse les prix et engloutit peu Ă  peu toutes les anciennes boutiques du quartier de la Place Gaillon. Denise Baudu, 20 ans, niĂšce d'un vendeur de draps menacĂ© par le "Bonheur", arrive Ă  Paris avec ses frĂšres, le beau Jean (une vraie tĂȘte Ă  claques) et le petit PĂ©pĂ©Son oncle n'ayant pas de place Ă  lui offrir, Denise entre au rayon confections du "monstre", au sein duquel elle va, durant sept douloureuses annĂ©es, gravir peu Ă  peu les Ă©chelons.
Ah, quelle satisfaction de (re)lire un roman de Zola qui offre enfin un dĂ©nouement heureux ! MalgrĂ© des passages infiniment pathĂ©tiques montrant l'agonie des petits marchands, l'histoire (d'amour) se termine bien. LĂ©ger bĂ©mol : si je me suis rĂ©galĂ©e Ă  dĂ©couvrir les rouages d'une si colossale machine, j'ai tout de mĂȘme trouvĂ© quelques redites dans certains chapitres. Mais ce n'est qu'un dĂ©tail face Ă  la virtuositĂ© avec laquelle l'auteur dĂ©peint, d'un cĂŽtĂ©, la passion sans limites de la femme pour le futile et, de l'autre, la passion d'Octave pour celle qui ne cĂšde pas. Ah, cette Denise, quelle force de caractĂšre ! Elle aurait pu abandonner, se dĂ©sespĂ©rer, craquer. Elle tient pourtant bon, clairvoyante et digne, forçant le respect : "Elle se faisait de la vie une idĂ©e de logique, de sagesse et de courage." Est-ce pour cela que Zola a choisi de nommer sa fille Denise ? En tout cas, je l'ai admirĂ©e de la premiĂšre ligne au dernier mot. 513 pages

0000
Denise dans la série américaine "The Paradise" + Denise Zola, photographiée par son pÚre. Un clic pour la source.

XII. La joie de vivre, 1884

2584997849

Pauline, fille des charcutiers Quenu (sa mĂšre, Lisa, Ă©tait une Macquart), a 10 ans lorsqu'elle perd ses parents et hĂ©rite de leur fortune. Son tuteur, Aristide Saccard, n'ayant guĂšre de temps Ă  lui consacrer, ce sont les Ă©poux Chanteau, une vieille institutrice et un ancien exploitant-charpentier paralysĂ© par la goutte, qui l'accueillent Ă  Bonneville, un village de pĂȘcheurs normand balayĂ© par les tempĂȘtes. Telle une fĂ©e, la riche Pauline Ă©gaye la morne existence des Chanteau et de leur fils Lazare. En grandissant, pourtant, elle sera volĂ©e, exploitĂ©e, dĂ©nigrĂ©e par Mme Chanteau, qui la ruinera et poussera mĂȘme son fils chĂ©ri dans les bras de la lĂ©gĂšre Louise, alors qu'il devait Ă©pouser Pauline. Et ce Lazare ! Un bon Ă  rien que l'hĂ©roĂŻne doit toujours consoler et mĂ©nager, incapable de finir quelque chose : mĂ©decine, chimie, construction, musique, finance, il abuse de la bontĂ© de Pauline pour payer ses Ă©checs.
Zola nous montre encore une fois toute la misĂšre humaine : d'abord la pauvretĂ© des pĂȘcheurs de Bonneville, dont la plupart boivent et battent leurs enfants, aussi vicieux qu'eux ; et surtout la noirceur de la Chanteau, Ă  qui l'intĂ©rĂȘt a fait perdre la tĂȘte et tout respect. Au milieu de la dĂ©bĂącle, trois personnages ont pourtant gagnĂ© ma sympathie : VĂ©ronique, la solide bonne au caractĂšre changeant, l'abbĂ© Horteur, simple et rĂ©aliste, et le pĂšre Chanteau, qui tient Ă  la vie malgrĂ© la maladie, la souffrance et son horrible femme. Quant Ă  Pauline, forte et dĂ©vouĂ©e, son entĂȘtement Ă  se sacrifier pour le bonheur des autres a fini par m'agacer : c'est une brave fille, gĂ©nĂ©reuse, vaillante, honnĂȘte, mais finalement Ă  quoi bon ? Quelle injustice ! 440 pages

0000
Le téléfilm de 2011.

XIII. Germinal, 1885

4120720753

Le grand combat opposant les ouvriers aux bourgeois et au capital, reprĂ©sentant les germes d'une sociĂ©tĂ© nouvelle ! "Notre tour est venu !" Sans doute le roman le plus cĂ©lĂšbre de Zola... Le hĂ©ros en est Etienne Lantier, un des fils de Gervaise (de L'Assommoir) et frĂšre de Nana qui a quittĂ© le Midi pour le Nord. Ayant du mal Ă  trouver du travail, et se demandant sans cesse quand la folie et l'alcoolisme de ses parents vont le rattraper, il se fait engager comme mineur de fond Ă  Montsou, dans la fosse du Voreux, oĂč il fait la connaissance de la famille Maheu : le vieux Bonnemort (50 ans de fond), son fils Toussaint, son admirable Ă©pouse dite la Maheude et tous leurs enfants, l'aĂźnĂ© Zacharie, la douce Catherine, Jeanlin l'ado tĂȘte Ă  claques et maraudeur, puis une jeune bossue, deux petits de moins de 8 ans et enfin la petite derniĂšre qui tĂȘte encore. Etienne rencontre aussi Souvarine, l'extrĂ©miste anarchiste venu de Russie, et Rasseneur qui, aprĂšs des annĂ©es au service de la Compagnie, rĂ©flĂ©chit dĂ©sormais derriĂšre le comptoir de son auberge. Jeune et idĂ©aliste, Etienne s'Ă©lĂšve contre les conditions de travail et l'exploitation de ses pitoyables collĂšgues, se dĂ©couvre un rĂ©el talent d'orateur et incite Ă  la grĂšve gĂ©nĂ©rale... Celle-ci portera-t-elle ses fruits ? Car les patrons, eux, ne semblent pas entendre les cris de leurs ouvriers : les femmes continuent Ă  tromper leurs riches maris, les maris pleurent leurs illusions perdues, les filles continuent Ă  se promener, Ă  se rĂ©galer de chocolat et de brioche pendant que les ouvriers crĂšvent de faim et se demandent comment ils vont bien pouvoir survivre quelques heures de plus !

♫ Pierre Bachelet, "Les Corons"

Encore un grand personnage, que cet Etienne bouillonnant, passionné mais qui se cherche encore, épaulé par de belles figures comme les époux Maheu et la droite Catherine. Dans ce tome décoloré, en noir et blanc, la plume de Zola, d'une puissance incroyable, nous emmÚne sous terre, à travers tunnels et veines de charbon, au milieu d'un peuple besogneux, invisible et misérable, qui attend vainement un espoir, un changement. Certaines scÚnes de la 7Úme partie sont d'une intensité presque insoutenable ; quant au tableau final, aprÚs un automne et un hiver absolument terribles, le grand "soupir douloureux" qu'on entend sous les champs qui renaissent : quelle beauté ! 503 pages

0000
Renaud (Etienne), Judith Henry (Catherine), GĂ©rard Depardieu et Miou-Miou (les Maheu) sous la direction de Claude Berri en 1993 (reportage d' "EnvoyĂ© SpĂ©cial" consacrĂ© au tournage du film).

XIV. L’Ɠuvre, 1886

905279766

o 

Notes : Je lis souvent les romans de Zola par deux. Comment vous dire ?
DĂšs que j'ai refermĂ© un volume, je me rends compte que je n'ai absolument pas envie de quitter ce XIXe qui me charme tant. Il me faut rester Ă  cette Ă©poque, dans l'intimitĂ© d'un foyer de ce siĂšcle, prĂšs de la cheminĂ©e, dans un salon, dans une chambre Ă  coucher, m'oublier dans le quotidien de ce temps-lĂ , racontĂ© sous cette plume-lĂ , avec ce talent fou qui permet d'entendre le bruissement d'une robe Ă  crinoline, les couverts qui s'entrechoquent, les roues des fiacres sous les fenĂȘtres et les flammes qui crĂ©pitent dans l'Ăątre. Je vois du brun, de l'ivoire, du velours rouge, de la grosse toile aussi parfois. Vous comprenez ? Ressentez-vous cela avec certains auteurs ?

2946863244

Autres textes de Zola commentés sur le blog :

Le Paradis des chats et autres nouveaux contes Ă  Ninon