Marie Gagarine, "Blonds étaient les blés d'Ukraine"

Le Dniestr avec son cours tumultueux et tourmenté me fait toujours penser au cours de ma vie. Ce fleuve fantasque naît dans les Carpates polonaises et se fraie un difficile chemin à travers les montagnes pour s'élancer vers le plateau de Podolie.
Notons d'abord que l'auteure de cette autobiographie plantée dans les années 1900-1920 est la mère de la comédienne et écrivain française Macha Méril (née en 1940) qui, pour moi, symbolise l'élégance discrète et la douceur. C'est d'ailleurs elle qui signe la préface de cet ouvrage paru en 1989.
Marie (Maroussia) Gagarine (rien à voir avec le cosmonaute) était une princesse, issue de l'aristocratie russe. Mais pas une princesse de salon. Non, ses parents n'aimaient pas le monde ni la ville alors ils s'étaient fait construire un château à la campagne, sur leur domaine agricole, possédaient une ferme tenue par un gérant qui vivait près d'eux et considéraient leurs domestiques avec beaucoup d'égards.
Une grande partie du livre nous raconte l'enfance de Marie, choyée par des parents aimants (une mère férue de musique et un père passionné d'horticulture), proche de son frère aîné Emmanuel, moins de ses 3 sœurs, entre animaux recueillis au château, école à la maison, fêtes religieuses et vacances chez Grand-Mère Gagarine, dans ce qui sera la future Roumanie.
De cette première moitié, relatée avec beaucoup de tendresse, je retiendrai l'amour qui circule dans cette famille noble originale, les anecdotes souvent drôles liées aux gouvernantes des petits, mais aussi le raffinement d'une époque désormais disparue.
Le Dniestr, à un moment crucial de ma vie, sépara pour moi deux mondes et trancha comme une lame toutes les attaches du passé.
Marie quitte ensuite le cocon familial et entre, sur examen, à l'Ecole des Jeunes Filles de la Noblesse de Kiev. Mais nous sommes en 1916 et la Révolution russe est sur le point d'éclater. Un article consacré à un autre institut similaire à Saint Petersbourg.
Le Tsar va être renversé, les Rouges vont prendre le pouvoir et la famille Gagarine va vivre dans la peur : il ne fait pas bon être aristocrate ces années-là et ils risquent de tout perdre, à commencer par la vie. Les frontières changent sans cesse, les soldats perquisitionnent (chaque jour amène une nouvelle nationalité au château si bien qu'on finit par ne plus savoir qui se bat contre qui, qui est l'ennemi et qui sont les alliés). Débute alors pour la jeune Marie une existence de roman : menaces, perte du château familial, perte en fait de tout ce qu'on possède, abominables destructions, intimidations, assassinats, violence, arrestations, emprisonnement, fuite et passage de l'autre côté du fleuve vers la Roumanie grâce aux contrebandiers ; se cacher, toujours se cacher, souvent seule, la faim et l'angoisse au ventre...
Quelles incroyables ressources a-t-il fallu à cette jeune fille bien éduquée, qui avait juste eu le malheur de naître du mauvais côté et qui s'est battue comme une lionne pour survivre ! Parlant plusieurs langues, elle choisira finalement de vivre en France, mais ceci est une autre histoire...
En plus de me faire réviser tout un pan de l'histoire russe, ce texte formidablement bien écrit (en français) m'est apparu comme une leçon de courage et de dignité. Un témoignage précieux et poignant, tantôt léger, tantôt terrible, toujours édifiant. Merci, Choco-Mum, pour le prêt ! ^_^
406 pages